Le Nom des Arbres

Released: 1996

FACE A
01/ Le Nom des singes
02/ Un industriel libanais
03/ Sarabande
04/ Jours de silence
05/ L’Âne d’or

FACE B
06/ Le Lama des housses
07/ Soleil des oiseaux
08/ Le Monde englouti

En écoute « Le Nom des Singes » (extrait)

Label: Organic 
(OT048)

Jacques Barbéri : saxophone-texte
Sonia Deluze : motifs-œil
Omer Pesquer : composition-œil
Denis Frajerman : composition-oreille

Titre 1
D’après Antoine Volodine
Chant : Nathalie Dray
Percussions : Sylvain Treuil, Gérard Bôman

Titre 2
D’après Jacques Barbéri

Titre 4
D’après Tahar Ben Jelloun

Titre 5
D’après Apulée

Titre 7
D’après Antoine Volodine
Voix : Philippe Perreaudin
Clarinette : Philippe Masson
D’après une improvisation de Palo Alto

Titre 8
D’après J.G Ballard
Percussions : Sylvain Treuil, Gérard Bôman
Texte extrait de l’Animal du temps de Valère Novarina dit par André Marcon (Éditions Tristram)

 


— Jacques Barbéri
(Le Noms des Arbres, 1996)

Les Tromaï disent que deux morts ne peuvent pas habiter le même arbre sauf si vivants ils habitaient le même corps.
 
Ce qui est plutôt rare.
 
Après la veillée funèbre, les Tromaï creusent une branche, dans les hauteurs de la sylve, avec précaution et habileté, pour ne pas tuer l’appendice végétal, puis y déposent le corps. L’arbre cicatrise et les chairs pourrissantes du cadavre fondent dans la masse ligneuse ne laissant que quelques incrustations osseuses : le nom du mort. 
 
Qui devient le nom de l’arbre.
 
Les Tromaï disent que l’âme est pompée par la sève et habite l’arbre pour toujours.
 
Cynthia est le nom de l’arbre qu’habite son âme.
 
Ne chantera plus mais vivra pour toujours dans les couleurs moites griffonnées par les singes hurleurs et les cacatoès au vol de comète noire.
 
Comme cet avion qui s’écrase toujours au fond de ma mémoire, dans la nuit des temps d’un éternel présent.
 
Sanders regrette d’avoir été épargné. Répète sans cesse que nous aurions dû mourir aussi. Et qu’avec Cynthia, la musique s’est effacée du monde…
 
Mais les Tromaï nous aident et bientôt l’orgue de jungle sera terminé.
 
Leur technique séculaire nous a permis d’évider, sans les déraciner, les troncs de cinquante six arbres pour constituer les tuyaux du grand-orgue destiné à célébrer la dernière demeure de Cynthia.
 
Les restes du Cesna nous ont permis de bricoler un ventilateur électrique et une soufflerie imposante.


Le clavier de Sanders termine la chaîne tel un ridicule appendice dentaire.
 
Le corps de l’orgue est la Terre, son visage la forêt et les restes calcinés d’un avion lui imprimeront son premier souffle.
 Les doigts de Sanders vont libérer l’air dans les énormes tuyaux de bois, bassons démesurés, et les sonorités mastodontales vont crever la voûte sylvestre, réveillant singes et lémuriens, coléoptères et perroquets, libérant leurs chants et leurs cris en une gigantesque pièce musicale aux dimensions planétaires.
 
Les voix des arbres-sarcophages, des âmes dégorgeantes de sève s’élèveront alors lentement. Le chœur de la jungle, le cœur de la mort, la pulsation apocalyptique de la forêt primitive.
 
La voix de Cynthia tel un éclair de lumière et les lamentations des âmes, les chants des morts dont les noms sont inscrits en lettres d’os dans le bois tendre des tuyaux d’orgue, embraseront la planète…
 
Et les Tromaï danseront comme jamais ils n’ont dansé, sur la cime des arbres, sur le toit du monde, là-haut, entre les nuages…
 
Alors que ma main tremblante vient d’inscrire les dernières notes de musique sur une portée froissée, j’espère simplement ne pas découvrir une autre vérité…
 
Ne pas imaginer tout cela dans les débris du Cesna, le cou tranché par une tôle noircie, le sang coulant goutte à goutte…
Et surtout ne pas revenir à moi avant que les mains de Sanders ne s’abattent sur la gueule dentée de son clavier et que la musique d’Apocalypse envahisse le monde.

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